Luc Delvaux
“Autant que je me souvienne, j’ai toujours dessiné et peint: les crayons de couleur, la gouache, la peinture à l’huile, l’acrylique ensuite, constituent chronologiquement les médiums utilisés. Mon activité de jeunesse et d’adolescence, ponctuée par des cours de dessin et ensuite une initiation à la peinture à l’huile en extérieur et atelier prodiguée par l’Artiste-Peintre M. Willy Meurisse, également par mon intérêt pour les œuvres des « anciens » m’a amené jusqu’à l’adolescence à pratiquer une peinture réaliste puisant ses sujets dans la nature ou l’environnement immédiat. Parallèlement, mes cahiers de cours s’ornaient de petits dessins le plus souvent abstraits. Avec le recul, je constate avec amusement que bien des caractéristiques de mon travail ultérieur se retrouvent dans mes premiers travaux significatifs: d’une part la précision, le velouté d’un travail à l’huile, tandis que le goût de la matière, des épaisseurs, des gestes répétitifs, se retrouveront dans ma production plus actuelle.”
Découvrir Luc Delvaux en 10 questions
Pouvez-vous partager un souvenir marquant vous liant à l’art?
Vers les année 64-65, j’avais 14 ans. Le poète Maurice Carême s’est arrêté devant l’une de mes premières toiles à l’huile et m’a interpelé. Je ne savais rien de lui, on m’avait simplement dit qu’il était un poète renommé. Ma toile, peinte sur nature, était une vue de la Mer du Nord. Son commentaire, appréciant le rendu de l’atmosphère, la matière, la finesse des couleurs, des nuances de…. gris m’a marqué. Sans doute en ai-je ressenti la sincérité et aussi peut-être était-ce la première fois que quelqu’un entamait un voyage à partir de mon travail. Bref, j’ai toujours gardé le souvenir de cette rencontre. Je ne savais pas que Maurice Carême était amoureux de la Mer du Nord et préparait un recueil de poésie intitulé “Mer du Nord”, sorti un peu plus tard.
Si votre art était une chanson, laquelle?
Tout de “Une saison en enfer” d’Arthur Rimbaud, chanté par Léo Ferré. Pour toute la passion, pour la vie traduite en mots. Il m’est arrivé de peindre en passant cette suite en boucle. On peut trouver l'ensemble sur Youtube. Par ex.: Léo Ferré “Une saison en enfer” d'Arthur Rimbaud.
L’écouter active mon noir, mon néant, mon puits sans fond. Ses mots, ses idées s’entrechoquent en une poésie qui touche au subtil et j’y trouve l’écho de ma démarche.
C’est en ce sens de sensations, de vibrations que se forme un lien avec mon travail. Celui-ci n’a d’abstrait que le nom. En effet, le monde des sensations n’est pas abstrait du tout. Il est réel et subjectif. Le monde des vibrations est universel, la vie étant un phénomène vibratoire autant que respiratoire. Le communément appelé “abstrait” me fascine par sa capacité, à partir d’une combinaison de formes et de couleurs créée sans volonté de représenter quoique ce soit de “reconnaissable”, objet ou être vivant, de vivre sa vie et provoquer des émotions, des vibrations amenant automatiquement dans un monde subtil qui me permette de me questionner et me retrouver dans cette liberté. Dans celui-ci, on retrouve tous les sentiments humains grâce auxquels, peut-être, on se sent partie de l’univers. Il n’y a rien de plus concret que l’abstrait..
Mon travail est inévitablement influencé par les tensions internes accumulées en fonction du vécu. La base de composition est une étude de formes soit préméditée, soit impulsive, à laquelle participent les couleurs et la matière. Ces formes en gestation, chargées de ces tensions, induisent une gestuelle qui crée l’ouvrage. Celle-ci peut se traduire par des gestes amples, vigoureux et colorés, d’où ressort la fougue, mais le geste peut aussi rentrer dans une trame, devenir une base rythmique intérieure sur laquelle jouent en liberté d’autres éléments, formes et couleurs.
Cette échappée de toute représentation et éléments reconnaissables n’est pas une fuite devant la “réalité”, mais un besoin de dépassement, d’atteindre une autre sensibilité. C’est vouloir toucher à l’essentiel.
Et si votre art était une couleur?
J’opterais pour l’absence de couleur, le Noir.
Quand je suis devant une toile blanche, je beigne dans mon propre néant, mon propre noir, mon puits sans fond, d’où émergeront les pulsions qui donneront vie à l’ouvrage. Je mets ma liberté à l’écoute de la toile. C’est elle qui instaure son processus, elle qui veut arriver à la vie par ma main. Et lorsqu’elle a pris vie, qu’elle est-elle, elle est moi. Le noir représente pour moi l’indicible qui contient tout, qui est la source, qui est l’essentiel. Cette force créatrice permet, en mode création, d’oublier l’égo pour m’ouvrir et laisser libre le passage du flux d’énergie; cette affirmation n’est pas une construction intellectuelle, mais un constat.
Si votre art était une saison?
L’éternel été, dans le sens de l’éternel retour. Ce travail s’inscrit dans un cycle. Toute œuvre ayant pris vie, hermaphrodite, donnera naissance à une autre et me mettra devant une nouvelle page blanche en apparence, noire à l’intérieur. Pour l’activer, il n’y a pas d’autre possibilité que d’ouvrir le flux du plus profond, se replonger dans l’essentiel pour qu’une énergie jaillisse à nouveau. Ainsi cet éternel été, ni gris ni bleu, trace une ligne continue, passé, présent, futur.
Si votre art était un plat?
Ce serait plutôt un buffet aux saveurs, aux matières, aux sensations contrastées. Le doux et l’amer, le salé le sucré, le flasque le dur, le fluide le solide, le glacé le bouillant. La place serait largement ouverte aux expériences culinaires. Par exemple association de chocolat avec champignons, avec purée de tomate, avec œufs cuits durs; stoemp au rhum/cognac; frites froides en vinaigrette, etc.. Vous aurez compris, le but est de procurer des sensations, de faire vibrer les tripes. Question boisson, il y a quelques années à l’occasion d’une expo’ photo, j’ai donné la recette d’une potion. La voici, c’est un peu long, je le concède. “C’est l’histoire d’un buvard, d'un filtre, d’une louche et d’une potion. Superposés: le buvard en dessous, le filtre au-dessus. La louche, voyageuse, la potion, dans l’indicible. Magique, difficile à expliquer et encore plus à comprendre… à moins qu’il n’y ait rien à expliquer et encore moins à comprendre.
D’abord le filtre. Sa composition induit qu’il n’agit que sous certaines conditions. Sa peau est tissée d’émotions, de sensibilité, d’un peu d'intellect tordu, de dérision, de sentiments, de l’atmosphère de ce point précis de l’univers.
La louche, elle, récolte toutes les joies, toutes les peines du monde et de la banalité, tout ce qui crée hier, aujourd’hui et demain. On attend. On attend; il manque à la potion un élément déclencheur, on attend; ça remue, ça enfle, mais on attend.
Personne ne s’impatiente, on sait que c’est la vie, que ça viendra ou pas et qu’après tout, ce n’est pas toute la vie; on attend dans cet éternel été. On sait qu’à son heure, la louche invitera dans la potion ce qui lui manque: un bout de ciel gris ou bleu, de chemin ensoleillé ou de flaque, un mur abandonné ou ignoré, une miette de ce qui fait le quotidien, l’apparente banalité, banalité où sont pourtant enfouis tant de richesses, de la violence, parfois, de l’amour, toujours, à ce point précis de l'univers, à cet endroit, en ce moment captés. Alors, seulement la mixture se déversera sans retenue sur le filtre, titillant sa sensibilité, son esprit, son vécu, ses vides et ses pleins. C’est ça, le filtre agit, ne se retient plus, il doit diffuser.
Donc le buvard, page blanche, écran noir, attendait, lui aussi. Mais bientôt il sent les premières gouttes s’insinuer dans ses fibres, le premier nuage, cette boue, ce poil de chien, cette queue de cerise, ce soleil. Il boit, il absorbe, gorge ses fibres de couleurs, de matières, de formes, en collaboration étroite avec le filtre « on va glisser le bleu vers ta mélancolie, ta colère ou ta tristesse ressortiront mieux,… mais, malgré tout, l’ensemble transpirera la part d’espoir, l’amitié, l’amour, pour ce que valent les hommes », Et ,lorsqu’à satiété, le buvard commencera sa vie de page remplie, il montrera toujours de la boue, de la brique, un arbre, une mort, une résurrection, mais tellement chargés d’ondes qu’ils en seront transformés.
Le buvard le sait, soit il restera serré entre deux pages d’un cahier d’écolier, soit il voyagera au jour. Mais il sait aussi, que, tôt ou tard, il aura le bonheur d’interagir avec le quidam qui l’aura sous les yeux Celui-ci, s’il en a envie, s’en créera son propre voyage; sa louche nourrira son propre filtre, en quelque sorte.
Hermaphrodite, le buvard fait un petit, feuille blanche ou écran noir, qui, à son tour, le moment venu, boira l’encre de l’indicible.
Si votre art était un animal?
Le dragon.
À travers le monde, par ses forces symboliques, cet animal mythologique renvoie à toute une panoplie d’éléments vibratoires liés à l’homme, à l’humanité. Par lui passent des notions comme le pouvoir, la force, la sagesse, la destruction, le chaos, l’origine de l’énergie (le feng-shui le place à l’est à dessein ), les forces naturelles, cosmiques, l’énergie brute, le courage, les cycles, la métamorphose, la transformation personnelle et protection spirituelle, le mal aussi, l’ignorance ou la connaissance, le mystère, la colère, l’héroïsme, le combat, la dualité, le Ying et le Yang. Toute cette symbolique passe ainsi par l’encens portant le nom de “Sang du Dragon”, réputé pour ses vertus spirituelles et énergétiques.
Je fais en cela le parallèle avec mon travail dont je dis “Dans celui-ci, on retrouve tous les sentiments humains grâce auxquels, peut-être, on se sent partie de l’univers.” Et que ce travail agisse comme un encens, caressant les fibres énergétiques du spectateur.
Avec quel personnage fictif (ou non) aimeriez-vous créer une œuvre?
J’aimerais créer une œuvre avec Caspar David Friedrich, parce que oh, pourquoi pas solliciter le tisserand de vie de la chanson du groupe Family (Roger Chapman), the Waevers Answer (1970). On peut trouver ce clip sur Youtube par ex: Family - The Weaver's Answer - 2nd version (1970). Dans cette chanson, il n’est questionné que sur le passé, sur la tapisserie qu’il crée à partir d’une vie, mais nous, nous créerions une tapisserie à partir de mes toiles, alliant le passé, le présent et le futur.
Sans jamais franchir le pas d’aborder des tisserand-e-s sur le sujet, j’ai toujours eu en tête que certaines de mes toiles donneraient bien en tapisserie.
Quel est votre “accident heureux”? Celui qui a transformé votre processus créatif…
Je n’ai pas souvenir d’un accident heureux qui ait transformé la création. Les accidents sont restés des accidents sans plus de répercussion positive. Ainsi lorsqu’après le montage de mon espace destiné au jury de fin d’année, je soufflais un peu à la cantine de St Luc, une âme compatissante est venue m’annoncer que le voisin avait malencontreusement écrasé ma maquette d’architecture en faisant tomber un lord panneau dessus, je ne vois vraiment pas ce qui, grâce à cet accident, ait pu améliorer ma note! Idem lorsque début des années 70',
2 toiles destinées au salon “Art pour tous” à Bruxelles se sont envolées du toit de la voiture de mon beauf pour aller se plaquer sur le talus de l’autoroute. Là non plus, pas d’amélioration de la création, juste le soulagement que ces projectiles n’aient pas atterri sur un pare-brise suivant et qu’après quelques réparations, mes toiles aient pu être exposées.
Pour le reste, je fais pas mal d’expériences d’outils, de techniques, de matières, qui amènent soit du bon, soit du moins bon. Mais quand c’est du bon, on ne peut pas dire que ce soit la conséquence d’un accident, non, c’est une suite à du voulu ! Bon, quand c’est vraiment mauvais, alors là, oui, c’est un accident! 😊
Tiens, voici un autre exemple d’accident au cours d’une séance de travail, qui, lui non plus, n’a pas eu de conséquence positive sur la création.
16 février 2018
Séance de travail. Zen, restons zen. J’ai souhaité descendre de l’atelier vers le séjour une toile de 2m/1,5m, théoriquement en fin de gestation, pour la voir avec plus de recul et décider des adaptations à faire. Ce déménagement, c’est déjà du sport. Bien que trouvant très faible le risque de me salir, j’ai quand-même changé de tenue, n’ai pas vraiment enfilé mes vêtements de travail, mais, disons des intermédiaires. Ouf, première étape, toile au séjour, contre une autre qui est aussi à l’examen, sur une petite table contre le mur. Tadam, suspens. De près pas mal, mais de loin, loin d’être beau. Mais peut-être, comme parfois, ne faut-il pas grand-chose pour tout transcender? Bon, je m’attarde sur cette zone, la principale. Vite, mon reste de mélange et un pinceau. Petites retouches. Bah non, ça ne change rien. Re-vite, aller chercher le pot de rouge et un pinceau. Quelques nouvelles petites retouches. Bé, re-vite, le pot de jaune et un pinceau, et puis le pot de blanc et puis le pot de bleu, et terminons par la brosse à dents. La tension monte. Il faut me rendre à l’évidence, avec ces retouches, ça ne ressemble vraiment plus à rien. Chiffons effacent par ci-par là, puis effacent tout. Et s’il fallait quelques gestes forts? C’est quand-même tout toi, les gestes forts (sur toile). Allons y! Et vlan et vlan et vlan, tu vas prendre vie, toile. Et…… m……on dieu, catastrophe! La porte accordéon, la chaise revêtue de textile, le carrelage, et Sakapus qui passe à ce moment-là (heureusement pas Zorro), et le pantalon. Oups, je ne suis pas dans l’atelier! Heureusement, quand-même, rien sur les murs. Alors, aux chiffons, oublions un moment la toile. Chiffon en main, zut pinceau chargé de jaune dégringole, re m…on dieu. Ouf, ça y est tout est à peu près propre (enfin, pas le pantalon) ! Mais toi ma toile, attends, j’ai LA solution, vite un autre outil… La toile sur le sol… Et maintenant, en zone principale, celle qui me donne tant de fil à retordre depuis des semaines mais qui me semblait enfin si intéressante, brille de mille feux un énorme parallélogramme jaune, un soleil angulaire. C’était ça, la solution (jusqu’à nouvel ordre). Mais ce n’est pas fini. Toile du sol à la petite table pour mieux voir l’effet. Mais toile à nouveau par terre pour séchage sans déformation. Mais toile pas encore à terre, en équilibre instable que, patatras, voilà celle qui était déjà contre le mur (vous suivez ?) qui glisse, même format, aussi en équilibre instable, toile contre angle de table. J’ai les deux toiles, chancelantes, chacune dans une main…. Que faire? Heureusement, tout est rentré dans l’ordre sans dommage, et l’une toile sèche au sol, l’autre est contre le mur, mais pour la punir d’avoir glissé, la face peinte (mais sèche) est contre le mur. On souffle maintenant, Zorro et Sakapus sont interdits de séjour. Mais quelqu’un peut-il me prodiguer des conseils de zénitude?
Si vous deviez expliquer votre travail à un enfant de 5 ans, que diriez-vous?
Je donnerais quelques feuilles de papier, des couleurs, je lui dirais qu’il peut utiliser des pinceaux, ses doigts, son petit râteau, même ses couverts et son bavoir. Et de lui demander de montrer par des taches, des formes diverses comment il est content ou triste, comment il a besoin de sa maman ou est fâché sur sa petite sœur, de laisser passer ses émotions par sa main. Quand il s’y serait amusé, je dirais alors à l’enfant de 5 ans que c’est comme ça que je fais.
Quelles émotions aimeriez-vous laisser aux visiteurs?
Pour le spectateur c’est une invitation à entrer de façon subjective dans un monde mis en vibrations. C’est une invitation à s’imprégner des sensations provoquées, à oublier ses propres repères pour goûter de nouvelles forces, à éventuellement les décrypter, les définir, les analyser et se questionner peut-être, pour les intégrer dans son vécu personnel, se créer un voyage qui lui est propre. Regarder une œuvre d’art, se laisser envahir par ses sensations, c’est méditer, et apprendre des choses sur soi-même.
Vers les année 64-65, j’avais 14 ans. Le poète Maurice Carême s’est arrêté devant l’une de mes premières toiles à l’huile et m’a interpelé. Je ne savais rien de lui, on m’avait simplement dit qu’il était un poète renommé. Ma toile, peinte sur nature, était une vue de la Mer du Nord. Son commentaire, appréciant le rendu de l’atmosphère, la matière, la finesse des couleurs, des nuances de…. gris m’a marqué. Sans doute en ai-je ressenti la sincérité et aussi peut-être était-ce la première fois que quelqu’un entamait un voyage à partir de mon travail. Bref, j’ai toujours gardé le souvenir de cette rencontre. Je ne savais pas que Maurice Carême était amoureux de la Mer du Nord et préparait un recueil de poésie intitulé “Mer du Nord”, sorti un peu plus tard.
Si votre art était une chanson, laquelle?
Tout de “Une saison en enfer” d’Arthur Rimbaud, chanté par Léo Ferré. Pour toute la passion, pour la vie traduite en mots. Il m’est arrivé de peindre en passant cette suite en boucle. On peut trouver l'ensemble sur Youtube. Par ex.: Léo Ferré “Une saison en enfer” d'Arthur Rimbaud.
L’écouter active mon noir, mon néant, mon puits sans fond. Ses mots, ses idées s’entrechoquent en une poésie qui touche au subtil et j’y trouve l’écho de ma démarche.
C’est en ce sens de sensations, de vibrations que se forme un lien avec mon travail. Celui-ci n’a d’abstrait que le nom. En effet, le monde des sensations n’est pas abstrait du tout. Il est réel et subjectif. Le monde des vibrations est universel, la vie étant un phénomène vibratoire autant que respiratoire. Le communément appelé “abstrait” me fascine par sa capacité, à partir d’une combinaison de formes et de couleurs créée sans volonté de représenter quoique ce soit de “reconnaissable”, objet ou être vivant, de vivre sa vie et provoquer des émotions, des vibrations amenant automatiquement dans un monde subtil qui me permette de me questionner et me retrouver dans cette liberté. Dans celui-ci, on retrouve tous les sentiments humains grâce auxquels, peut-être, on se sent partie de l’univers. Il n’y a rien de plus concret que l’abstrait..
Mon travail est inévitablement influencé par les tensions internes accumulées en fonction du vécu. La base de composition est une étude de formes soit préméditée, soit impulsive, à laquelle participent les couleurs et la matière. Ces formes en gestation, chargées de ces tensions, induisent une gestuelle qui crée l’ouvrage. Celle-ci peut se traduire par des gestes amples, vigoureux et colorés, d’où ressort la fougue, mais le geste peut aussi rentrer dans une trame, devenir une base rythmique intérieure sur laquelle jouent en liberté d’autres éléments, formes et couleurs.
Cette échappée de toute représentation et éléments reconnaissables n’est pas une fuite devant la “réalité”, mais un besoin de dépassement, d’atteindre une autre sensibilité. C’est vouloir toucher à l’essentiel.
Et si votre art était une couleur?
J’opterais pour l’absence de couleur, le Noir.
Quand je suis devant une toile blanche, je beigne dans mon propre néant, mon propre noir, mon puits sans fond, d’où émergeront les pulsions qui donneront vie à l’ouvrage. Je mets ma liberté à l’écoute de la toile. C’est elle qui instaure son processus, elle qui veut arriver à la vie par ma main. Et lorsqu’elle a pris vie, qu’elle est-elle, elle est moi. Le noir représente pour moi l’indicible qui contient tout, qui est la source, qui est l’essentiel. Cette force créatrice permet, en mode création, d’oublier l’égo pour m’ouvrir et laisser libre le passage du flux d’énergie; cette affirmation n’est pas une construction intellectuelle, mais un constat.
Si votre art était une saison?
L’éternel été, dans le sens de l’éternel retour. Ce travail s’inscrit dans un cycle. Toute œuvre ayant pris vie, hermaphrodite, donnera naissance à une autre et me mettra devant une nouvelle page blanche en apparence, noire à l’intérieur. Pour l’activer, il n’y a pas d’autre possibilité que d’ouvrir le flux du plus profond, se replonger dans l’essentiel pour qu’une énergie jaillisse à nouveau. Ainsi cet éternel été, ni gris ni bleu, trace une ligne continue, passé, présent, futur.
Si votre art était un plat?
Ce serait plutôt un buffet aux saveurs, aux matières, aux sensations contrastées. Le doux et l’amer, le salé le sucré, le flasque le dur, le fluide le solide, le glacé le bouillant. La place serait largement ouverte aux expériences culinaires. Par exemple association de chocolat avec champignons, avec purée de tomate, avec œufs cuits durs; stoemp au rhum/cognac; frites froides en vinaigrette, etc.. Vous aurez compris, le but est de procurer des sensations, de faire vibrer les tripes. Question boisson, il y a quelques années à l’occasion d’une expo’ photo, j’ai donné la recette d’une potion. La voici, c’est un peu long, je le concède. “C’est l’histoire d’un buvard, d'un filtre, d’une louche et d’une potion. Superposés: le buvard en dessous, le filtre au-dessus. La louche, voyageuse, la potion, dans l’indicible. Magique, difficile à expliquer et encore plus à comprendre… à moins qu’il n’y ait rien à expliquer et encore moins à comprendre.
D’abord le filtre. Sa composition induit qu’il n’agit que sous certaines conditions. Sa peau est tissée d’émotions, de sensibilité, d’un peu d'intellect tordu, de dérision, de sentiments, de l’atmosphère de ce point précis de l’univers.
La louche, elle, récolte toutes les joies, toutes les peines du monde et de la banalité, tout ce qui crée hier, aujourd’hui et demain. On attend. On attend; il manque à la potion un élément déclencheur, on attend; ça remue, ça enfle, mais on attend.
Personne ne s’impatiente, on sait que c’est la vie, que ça viendra ou pas et qu’après tout, ce n’est pas toute la vie; on attend dans cet éternel été. On sait qu’à son heure, la louche invitera dans la potion ce qui lui manque: un bout de ciel gris ou bleu, de chemin ensoleillé ou de flaque, un mur abandonné ou ignoré, une miette de ce qui fait le quotidien, l’apparente banalité, banalité où sont pourtant enfouis tant de richesses, de la violence, parfois, de l’amour, toujours, à ce point précis de l'univers, à cet endroit, en ce moment captés. Alors, seulement la mixture se déversera sans retenue sur le filtre, titillant sa sensibilité, son esprit, son vécu, ses vides et ses pleins. C’est ça, le filtre agit, ne se retient plus, il doit diffuser.
Donc le buvard, page blanche, écran noir, attendait, lui aussi. Mais bientôt il sent les premières gouttes s’insinuer dans ses fibres, le premier nuage, cette boue, ce poil de chien, cette queue de cerise, ce soleil. Il boit, il absorbe, gorge ses fibres de couleurs, de matières, de formes, en collaboration étroite avec le filtre « on va glisser le bleu vers ta mélancolie, ta colère ou ta tristesse ressortiront mieux,… mais, malgré tout, l’ensemble transpirera la part d’espoir, l’amitié, l’amour, pour ce que valent les hommes », Et ,lorsqu’à satiété, le buvard commencera sa vie de page remplie, il montrera toujours de la boue, de la brique, un arbre, une mort, une résurrection, mais tellement chargés d’ondes qu’ils en seront transformés.
Le buvard le sait, soit il restera serré entre deux pages d’un cahier d’écolier, soit il voyagera au jour. Mais il sait aussi, que, tôt ou tard, il aura le bonheur d’interagir avec le quidam qui l’aura sous les yeux Celui-ci, s’il en a envie, s’en créera son propre voyage; sa louche nourrira son propre filtre, en quelque sorte.
Hermaphrodite, le buvard fait un petit, feuille blanche ou écran noir, qui, à son tour, le moment venu, boira l’encre de l’indicible.
Si votre art était un animal?
Le dragon.
À travers le monde, par ses forces symboliques, cet animal mythologique renvoie à toute une panoplie d’éléments vibratoires liés à l’homme, à l’humanité. Par lui passent des notions comme le pouvoir, la force, la sagesse, la destruction, le chaos, l’origine de l’énergie (le feng-shui le place à l’est à dessein ), les forces naturelles, cosmiques, l’énergie brute, le courage, les cycles, la métamorphose, la transformation personnelle et protection spirituelle, le mal aussi, l’ignorance ou la connaissance, le mystère, la colère, l’héroïsme, le combat, la dualité, le Ying et le Yang. Toute cette symbolique passe ainsi par l’encens portant le nom de “Sang du Dragon”, réputé pour ses vertus spirituelles et énergétiques.
Je fais en cela le parallèle avec mon travail dont je dis “Dans celui-ci, on retrouve tous les sentiments humains grâce auxquels, peut-être, on se sent partie de l’univers.” Et que ce travail agisse comme un encens, caressant les fibres énergétiques du spectateur.
Avec quel personnage fictif (ou non) aimeriez-vous créer une œuvre?
J’aimerais créer une œuvre avec Caspar David Friedrich, parce que oh, pourquoi pas solliciter le tisserand de vie de la chanson du groupe Family (Roger Chapman), the Waevers Answer (1970). On peut trouver ce clip sur Youtube par ex: Family - The Weaver's Answer - 2nd version (1970). Dans cette chanson, il n’est questionné que sur le passé, sur la tapisserie qu’il crée à partir d’une vie, mais nous, nous créerions une tapisserie à partir de mes toiles, alliant le passé, le présent et le futur.
Sans jamais franchir le pas d’aborder des tisserand-e-s sur le sujet, j’ai toujours eu en tête que certaines de mes toiles donneraient bien en tapisserie.
Quel est votre “accident heureux”? Celui qui a transformé votre processus créatif…
Je n’ai pas souvenir d’un accident heureux qui ait transformé la création. Les accidents sont restés des accidents sans plus de répercussion positive. Ainsi lorsqu’après le montage de mon espace destiné au jury de fin d’année, je soufflais un peu à la cantine de St Luc, une âme compatissante est venue m’annoncer que le voisin avait malencontreusement écrasé ma maquette d’architecture en faisant tomber un lord panneau dessus, je ne vois vraiment pas ce qui, grâce à cet accident, ait pu améliorer ma note! Idem lorsque début des années 70',
2 toiles destinées au salon “Art pour tous” à Bruxelles se sont envolées du toit de la voiture de mon beauf pour aller se plaquer sur le talus de l’autoroute. Là non plus, pas d’amélioration de la création, juste le soulagement que ces projectiles n’aient pas atterri sur un pare-brise suivant et qu’après quelques réparations, mes toiles aient pu être exposées.
Pour le reste, je fais pas mal d’expériences d’outils, de techniques, de matières, qui amènent soit du bon, soit du moins bon. Mais quand c’est du bon, on ne peut pas dire que ce soit la conséquence d’un accident, non, c’est une suite à du voulu ! Bon, quand c’est vraiment mauvais, alors là, oui, c’est un accident! 😊
Tiens, voici un autre exemple d’accident au cours d’une séance de travail, qui, lui non plus, n’a pas eu de conséquence positive sur la création.
16 février 2018
Séance de travail. Zen, restons zen. J’ai souhaité descendre de l’atelier vers le séjour une toile de 2m/1,5m, théoriquement en fin de gestation, pour la voir avec plus de recul et décider des adaptations à faire. Ce déménagement, c’est déjà du sport. Bien que trouvant très faible le risque de me salir, j’ai quand-même changé de tenue, n’ai pas vraiment enfilé mes vêtements de travail, mais, disons des intermédiaires. Ouf, première étape, toile au séjour, contre une autre qui est aussi à l’examen, sur une petite table contre le mur. Tadam, suspens. De près pas mal, mais de loin, loin d’être beau. Mais peut-être, comme parfois, ne faut-il pas grand-chose pour tout transcender? Bon, je m’attarde sur cette zone, la principale. Vite, mon reste de mélange et un pinceau. Petites retouches. Bah non, ça ne change rien. Re-vite, aller chercher le pot de rouge et un pinceau. Quelques nouvelles petites retouches. Bé, re-vite, le pot de jaune et un pinceau, et puis le pot de blanc et puis le pot de bleu, et terminons par la brosse à dents. La tension monte. Il faut me rendre à l’évidence, avec ces retouches, ça ne ressemble vraiment plus à rien. Chiffons effacent par ci-par là, puis effacent tout. Et s’il fallait quelques gestes forts? C’est quand-même tout toi, les gestes forts (sur toile). Allons y! Et vlan et vlan et vlan, tu vas prendre vie, toile. Et…… m……on dieu, catastrophe! La porte accordéon, la chaise revêtue de textile, le carrelage, et Sakapus qui passe à ce moment-là (heureusement pas Zorro), et le pantalon. Oups, je ne suis pas dans l’atelier! Heureusement, quand-même, rien sur les murs. Alors, aux chiffons, oublions un moment la toile. Chiffon en main, zut pinceau chargé de jaune dégringole, re m…on dieu. Ouf, ça y est tout est à peu près propre (enfin, pas le pantalon) ! Mais toi ma toile, attends, j’ai LA solution, vite un autre outil… La toile sur le sol… Et maintenant, en zone principale, celle qui me donne tant de fil à retordre depuis des semaines mais qui me semblait enfin si intéressante, brille de mille feux un énorme parallélogramme jaune, un soleil angulaire. C’était ça, la solution (jusqu’à nouvel ordre). Mais ce n’est pas fini. Toile du sol à la petite table pour mieux voir l’effet. Mais toile à nouveau par terre pour séchage sans déformation. Mais toile pas encore à terre, en équilibre instable que, patatras, voilà celle qui était déjà contre le mur (vous suivez ?) qui glisse, même format, aussi en équilibre instable, toile contre angle de table. J’ai les deux toiles, chancelantes, chacune dans une main…. Que faire? Heureusement, tout est rentré dans l’ordre sans dommage, et l’une toile sèche au sol, l’autre est contre le mur, mais pour la punir d’avoir glissé, la face peinte (mais sèche) est contre le mur. On souffle maintenant, Zorro et Sakapus sont interdits de séjour. Mais quelqu’un peut-il me prodiguer des conseils de zénitude?
Si vous deviez expliquer votre travail à un enfant de 5 ans, que diriez-vous?
Je donnerais quelques feuilles de papier, des couleurs, je lui dirais qu’il peut utiliser des pinceaux, ses doigts, son petit râteau, même ses couverts et son bavoir. Et de lui demander de montrer par des taches, des formes diverses comment il est content ou triste, comment il a besoin de sa maman ou est fâché sur sa petite sœur, de laisser passer ses émotions par sa main. Quand il s’y serait amusé, je dirais alors à l’enfant de 5 ans que c’est comme ça que je fais.
Quelles émotions aimeriez-vous laisser aux visiteurs?
Pour le spectateur c’est une invitation à entrer de façon subjective dans un monde mis en vibrations. C’est une invitation à s’imprégner des sensations provoquées, à oublier ses propres repères pour goûter de nouvelles forces, à éventuellement les décrypter, les définir, les analyser et se questionner peut-être, pour les intégrer dans son vécu personnel, se créer un voyage qui lui est propre. Regarder une œuvre d’art, se laisser envahir par ses sensations, c’est méditer, et apprendre des choses sur soi-même.
Où admirer son art?
Son affiche est collée…
rue(lle) de Nazareth
Il expose…
avec 43 autres artistes au CCE
7 rue Montgomery
Du 3 juillet au 13 septembre
Du mardi au vendredi de 10h à 17h30
7 rue Montgomery
Du 3 juillet au 13 septembre
Du mardi au vendredi de 10h à 17h30
Il expose aussi…
du 14 au 17 juillet de 10h à 17h30
du 18 au 19 juillet de 14h à 18h
du 20 au 24 juillet de 10h à 17h30
dans l’annexe du jardin du CCE
du 18 au 19 juillet de 14h à 18h
du 20 au 24 juillet de 10h à 17h30
dans l’annexe du jardin du CCE
Suivez-le!
Le saviez-vous?
Anne Van Boxstael travaille aussi l'abstraction,
mais sur la soie, cette fois.
